Metro Geek

Encore un flux Geek

Par Francois.l
août - 27 - 2009

yalta hadopi odebi

La riposte gra­duée, rap­pe­lons le, n’a pas été inven­tée par Pascal Rogard, ce der­nier n’en a fait qu’une odieuse contre­façon, bafouant les droits d’auteur de Robert MacNamara, dont les des­cen­dant n’ont — à notre connais­sance — pas (encore) porté plainte.

Le prin­cipe de base de la riposte gra­duée est simple : plu­tôt qu’une attaque mas­sive contre les inter­nautes télé­char­geurs, telle qu’elle a été pra­tiquée aux Etats-Unis, et qui n’a eu pour seul effet que de détruire l’image de marque des majors à tra­vers bon nombre de pro­cès aussi reten­tis­sants que ridi­cules, on frap­pe­rait de façon plus légère mais plus systématique.

Le coup de génie de la SACD et de la mis­sion Olivennes, qui avaient bien appré­hendé l’effet dévas­ta­teur de la tac­tique amé­ri­caine en terme d’image pour leur cré­me­rie, fut sans nul doute de faire por­ter (et finan­cer) le dis­po­si­tif par l’Etat, pen­sant au pas­sage s’épargner les retom­bés néga­tives (et faire de sub­stan­tielles économies).

C’était sans comp­ter sur la réac­tion du “corps social” de l’internet, qui s’est lar­ge­ment rebellé, a inten­si­ve­ment com­mu­niqué, et a fini par convaincre suf­fi­sam­ment de poli­tiques que tout cela n’allait pas dans le bon sens. Acte 1, Hadopi 1.

Acte 2, Hadopi 2

Nous voilà donc à la veille de Hadopi 2, plus méchant, plus féroce, basé sur la doc­trine des repré­sailles mas­sives, avec un camp des pro Hadopi qui ne s’imagine pas un ins­tant que le camp d’en face puisse, lui aussi, pro­por­tion­ner sa riposte.

Ceci n’est pas une guerre froide, c’est une guérilla !

Ce modèle de la guerre froide, qui traîne de toute évidence dans la tête de nos chers diri­geants, est par­ti­cu­liè­re­ment à coté de la plaque. S’ils forment, du coté du pou­voir en place et des lob­bys, un front — rela­ti­ve­ment — uni, ayant une stra­té­gie com­mune, ce n’est abso­lu­ment pas le cas du camp d’en face.

Avec la même assu­rance que l’armée amé­ri­caine arri­vant à Bagdad, les pro Hadopi risquent fort de s’apercevoir, trop tard, que leurs adver­saires sont divers, variés, aux moti­va­tion éclec­tiques, et aux tac­tiques mul­tiples. Pire encore, il n’existe entre eux aucune coor­di­na­tion for­melle, ni même d’accord tacite entre ce qu’il convient de faire et ce qui, au contraire, n’est pas admis­sible. Pas de conven­tion de Genève du cybe­res­pace, somme toute.

C’est là qu’arrive la ligue Odebi et ses posi­tions pour le moins radi­cales. Fondée ini­tia­le­ment pour por­ter la voix des consom­ma­teurs face à des four­nis­seurs d’accès abu­sifs, la ligue Odebi a trouvé dans Hadopi un bain de jou­vence. Devant l’incapacité des anti Hadopi à trans­for­mer dans le réel leur pro­tes­ta­tion en ligne, elle a appliqué l’un des conseils de l’Art de la Guerre, faire entrer l’ennemi sur son ter­ri­toire pour mieux l’attaquer.

Or c’est pré­ci­sé­ment ce qu’est en train de faire le pou­voir en place. Site média Elyséen en vue, site col­la­bo­ra­tif du parti au pou­voir à l’horizon, pré­sence de plus en plus marquée sur Facebook et autre lieux sociaux, petit à petit, les tenants de l’Hadopi inves­tissent — plus ou moins mal­adroi­te­ment — les grandes plaines de l’internet. Plaines où, là encore Sun Tzu le leur aurait pros­crit, ils sont tota­le­ment à découvert.

Les pre­miers atten­tats sui­cides, annon­cia­teurs d’un car­nage à venir

La tac­tique de la ligue Odebi est très simi­laire à celle des atten­tats sui­cide coor­don­nés, les morts res­tants vir­tuels, bien sûr. Dans un pre­mier temps, l’armée recru­tée par la Ligue, qui comp­te­rai à ce jour plu­sieurs cen­taines de volon­taires, équi­pés de tous les moyens néces­saires pour par­cou­rir le web de façon intraçables, se créent des iden­ti­tés sur une mul­ti­tudes de pla­te­formes en pré­vi­sion d’attaques à venir. Ils se fondent dans la popu­la­tion, tout comme Mohamed Atta en son temps, atten­dant le signal qui déclen­chera une opé­ra­tion dont ils ne connaissent pas les détails, jusqu’au der­nier moment.

Une fois le signal lancé, ils fondent sur la cible qui leur a été dési­gnée et font explo­ser leurs bombes, consis­tant à expo­ser aux yeux de tous les motifs de leur mécon­ten­te­ment, lar­ge­ment argu­men­tés. Les argu­ments contre Hadopi étant tota­le­ment impa­rables, il ne reste aux mal­heu­reuses vic­times que la solu­tion de la cen­sure, un véri­table aveux d’impuissance publique. Evidemment, l’identité créée en pré­vi­sion de l’attaque est défi­ni­ti­ve­ment hors d’usage, mais qu’importe, rien de plus simple que d’en créer une nou­velle, et on ima­gine bien que l’armée Odebi dis­pose déjà, en réa­lité, d’une quan­tité impres­sion­nante de fausses iden­ti­tés, prêtes à se faire explo­ser à tout moment, un peu par­tout dans les rangs des pro Hadopi.

Pour l’instant, les vic­times se nomment François Fillon sur Facebook ou Patrick Bruel. Le signal est clair, pour les poli­tiques sur Facebook, le ter­rain est désor­mais miné — Fillon s’est résolu a effa­cer toutes les contri­bu­tions sur sa page. Pour les artistes pro Hadopi, leurs opé­ra­tions mar­ke­ting sur inter­net sont désor­mais com­pro­mises, ils n’y sont plus les bien­ve­nus, et toute ten­ta­tive de com’ de leur part sera désor­mais sys­té­ma­tique­ment sabo­tée. Plusieurs des artistes vic­times des atten­tats de la Ligue se sont réso­lus à fer­mer tout bon­ne­ment leurs sites par­ti­ci­pa­tifs. Plus moyen pour eux d’interagir avec leur fans.

Il y a toutes les chances que de telles opé­ra­tions se repro­duisent encore et encore, tout d’abord parce que — comme les can­di­dats au sui­cide d’Al Quaïda, peu de volon­taires suf­fisent pour pro­voquer des dégâts conséquents, visibles, et semant la panique dans les rangs des oppo­sants, ensuite parce que leur stra­té­gie est impa­rable, effi­cace, et a toutes les chance de rem­por­ter l’adhésion des inter­nautes, ainsi que d’en ins­pi­rer d’autres (moi même, d’ailleurs…)

La ten­ta­tion de l’illégalité

La Ligue prend soin — pour l’instant — de res­ter dans la léga­lité, les mes­sages que son armée poste dans les îlots des pro Hadopi sont un rap­pel des argu­ments contre la loi, des copier-coller de dif­fé­rents articles qui ont fait réfé­rence dans la lutte contre Hadopi (dont cer­tains sont issus de ce blog, au plus grand mépris du res­pect des droits d’auteurs ;-) . Rien d’illégal jusqu’ici (aucun des auteurs des articles reco­piés n’ayant la moindre inten­tion de por­ter plainte).

Deux choses pour­raient pous­ser la ligue dans l’illégalité. La pre­mière serait une déci­sion de jus­tice, sous l’amicale pres­sion du pou­voir. La seconde serait une déci­sion de la Ligue elle-même, qui met­trait à exé­cu­tion sa menace — redou­tée — de publier publique­ment les casiers judi­ciaires de tous les dépu­tés ayant voté pour Hadopi.

Quelque soit ce qui pour­rait pous­ser la Ligue a pas­ser dans l’illégalité, nous assis­te­rions de façon irré­vo­cable à une course — de part et d’autre — aux armements.

Faire pas­ser des pro­fes­sion­nels de l’internet dans l’illégalité, c’est les mettre dans le même camp que les ges­tion­naires de bot­net — ces réseaux d’ordinateurs zom­bie capables de faire tom­ber Twitter — des spam­meurs, des fabri­cants de virus et autres cri­mi­nels du cybe­res­pace. Autant dire que cela ne ferait qu’élargir qua­si­ment à l’infini leur capa­cité ‘mili­taire’, leur poten­tiel de nui­sance face à un pou­voir en place obs­tiné serait qua­si­ment illi­mité. C’est en décla­rant la por­no­gra­phie illé­gale sur le ter­ri­toire Russe, par exemple, que les mar­ke­teux du X slaves se sont fait une spé­cia­lité dans le spam.

Peu de chance, dans une telle confron­ta­tion, que l’Etat et ses amis arrivent à main­te­nir en place un seul de leurs sites, on se rap­pelle de la faci­lité avec laquelle le site ‘jaimelesartiste.com’ avait été rayé de la carte. Tous les sites d’artistes et les sites de poli­tiques seraient poten­tiel­le­ment menacés.

Mais le pou­voir, en face, ne manquera pas de faire, lui aussi, la course aux arme­ments. Censure, répres­sion, obli­ga­tion pour tous les sites par­ti­ci­pa­tifs de recueillir des preuves d’identité comme en Corée, quitte à pié­ti­ner l’économie numé­rique Française et les liber­tés fon­da­men­tales, l’Etat a lui aussi un poten­tiel non négli­geable dans la course aux arme­ments. Le bud­get (pour l’instant modeste, de quelques dizaines de mil­lions) pour la cyber sécu­rité annoncé par François Fillon avant l’été pré­fi­gure d’ailleurs cela.

Qui gagnera au final ? La Ligue, qui aurait vite fait de s’organiser en réseau, ne pourra très vrai­sem­bla­ble­ment jamais être déman­te­lée, le pou­voir en place pourra, face à un inter­net qu’il stig­ma­ti­sera faci­le­ment comme étant dans le camp des méchants, mettre en place un véri­table mini­tel 2.000 où seules les sources offi­cielles seront en mesure de s’exprimer et où tout le monde sera sur­veillé, les seuls per­dants seront, en réa­lité, les inter­nautes (et l’économie numé­rique). La popu­la­tion civile, en quelque sorte, coin­cée entre la folie (e)meurtrière des uns et les ambi­tions (e)despotiques des autres (une situa­tion clas­sique en temps de guerre, me direz-vous).

Dès lors, la menace de la Ligue de publier les casiers judi­ciaires des dépu­tés pro Hadopi est plus une menace pour les inter­nautes que pour les dépu­tés. Jamais un homme poli­tique Français n’a vu sa car­rière mena­cée par de telles révé­la­tions, et même si la Ligue, on s’en doute, publiera par la suite bon nombre de révé­la­tions gênantes pour le pou­voir, qui pour l’instant prennent la pous­sière dans la plu­part des salles de presse pari­siennes, dis­cré­di­ter une classe poli­tique déjà mal en point ne fera pas avan­cer grand chose.

Car les sources d’informations de la Ligue en matière de révé­la­tions gênantes sont presque infi­nies, les anti Hadopi étant par­tout où se trouve le numé­rique, c’est à dire tout près de l’information. La quasi tota­lité des per­sonnes com­pé­tentes en matière d’internet est contre cette loi, et le taux de conver­sion parmi celles-ci, au coté ‘obs­cur’ de la lutte risque fort d’entrainer aussi bien un res­pon­sable de l’informatique au minis­tère du bud­get, qui aurait vite fait de récu­pé­rer les décla­ra­tions d’impôt de la classe poli­tique, que des membres des forces de police, sans comp­ter nombre de jour­na­listes, frus­trés, à juste titre, de n’avoir pas avoir été auto­ri­sés par leur direc­tion à écrire au sujet d’Hadopi quand la bataille fai­sait rage au sein de la blo­go­sphère, c’est à dire jusqu’au der­nier moment, quand le PS a fait échouer le vote final de la loi.

Cessez le feu ?

En Allemagne la guerre a déjà com­mencé, ce sont désor­mais une très large part des inter­nautes qui se rebellent contre la classe poli­tique, au point que Der Speigel se pose ouver­te­ment la ques­tion de savoir si “les par­tis de gou­ver­ne­ment se mettent à dos toute une géné­ra­tion” (ce qui éclaire d’un jour nou­vau la stra­té­gie du PS, entre se mettre à dos les artistes en mai­son de retraite et les jeunes, sur le plan élec­to­ral, il n’y a pas photo).

L’annonce, via le Canard Enchaîné, du report de la loi Loppsi, avait donné l’espoir d’une pos­si­bi­lité de négo­cia­tion et de dia­logue entre le pou­voir et une repré­sen­ta­tion impro­vi­sée des inter­nautes, et l’aspect juri­dique­ment ridi­cule d’Hadopi 2 le condam­nait, presque à coup sûr, à n’être qu’une loi inap­pli­cable de plus, si tant est que son décret d’application soit publié. Mais de nou­veaux éléments — en dehors de la menace de la Ligue Odebi — font craindre désor­mais une guerre nucléaire.

La charge de Franck Louvrier dans les colonnes du Monde, la semaine der­nière, vécue par la plu­part des acti­vistes anti Hadopi comme une pro­vo­ca­tion, semble n’avoir pour seul but que de mener à cette guerre, mais il serait bon, au sein du camp des anti Hadopi, de mesu­rer à quel point le pou­voir est décidé (ou non) à pas­ser à l’échelon supé­rieur dans la guerre qui l’oppose à inter­net avant de déclen­cher l’arme nucléaire, ou plu­tôt la gué­rilla à outrance, pour reprendre ma méta­phore Irakienne.

Les projets de carte d’identité numé­rique qui se des­sinent der­rière la dia­lec­tique dou­teuse du conseiller de l’Elysée oublient que — contrai­re­ment à ce qu’il se passe en Corée — la plu­part des pla­te­formes par­ti­ci­pa­tives uti­li­sées en France (en dehors de Skyrock) sont d’origine étran­gère — fai­blesse de l’économie numé­rique locale oblige — et que les amé­ri­cains, eux, seront tota­le­ment oppo­sés à ce concept. Cette menace ne repose en réa­lité sur pas grand chose, elle ne ferait que faire dis­pa­raitre les pla­te­formes com­mu­nau­taires Françaises au pro­fit de leurs concur­rentes américaines.

D’un autre coté, lan­cer la pre­mière attaque nucléaire serait, pour la Ligue Odebi, une res­pon­sa­bi­lité immense. Qui peut un ins­tant ima­gi­ner que des dépu­tés, déjà lour­de­ment soupçon­nés de pas­si­vité face à un exé­cu­tif qu’ils sont cen­sés équi­li­brer, si ce n’est tout bon­ne­ment de cor­rup­tion, puissent prendre le risque de céder au chan­tage de la Ligue pour ajou­ter à la liste des qua­li­fi­ca­tifs celui de pleutres ?

Le pas­sage d’une confron­ta­tion dia­lec­tique — rem­por­tée de façon fla­grante par les anti Hadopi — à une véri­table guerre aura des conséquences dra­ma­tiques. L’économie numé­rique Française en sera la pre­mière vic­time, l’image de marque de la France comme pays des droits de l’Homme vien­dra juste après, Hadopi ayant braqué toute l’attention des média étran­gers, notam­ment anglo­saxon, sur les suites que le gou­ver­ne­ment Français don­nera à l’échec de Hadopi 1.

Nul doute que ces média se délec­te­rons des révé­la­tions faites, que ce soit les casiers judi­ciaires des dépu­tés ou la mul­ti­tudes de scan­dales jusqu’ici étouf­fés qui ne manque­ront pas d’apparaître au grand jour. Nulle doute que la mon­tée d’une dic­ta­ture en ligne, à l’heure où les pays anglo-saxons s’efforcent, avec plus ou moins de suc­cès, à plus de trans­pa­rence en ligne et à l’e-démocratie, trans­for­mera irré­mé­dia­ble­ment l’image du pays.

Encore une fois, per­sonne ne sor­tira vainqueur d’une telle confron­ta­tion. Il est temps de poser les armes et de dia­lo­guer. Hadopi était une erreur, cette loi n’a fait que détruire une bonne part de la rela­tion de bon nombre d’artistes à leur public — écueil que les artistes anglais ont évité à tout prix, et a semé le doute dans l’esprit de toute une géné­ra­tion sur la légi­ti­mité d’une classe poli­tique à les repré­sen­ter, à défaut de les com­prendre. Il est pro­ba­ble­ment temps d’arrêter les dégâts avant que Hadopi ne devienne syno­nyme d’une perte de confiance totale de toute une géné­ra­tion dans leurs ins­ti­tu­tions républicaines.

Article cross-posté depuis RWWfrance par Fabrice Epelboin

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